Dans la région du Kunene au nord-ouest de la Namibie, se trouve la petite localité de Sesfontein (« six fontaines »). Située à cheval entre le Kaokoland (ou « terre lointaine ») et le Damaraland (ou « pays des Damaras »), ce bout de terre au sol pelé par l’aridité abrite une faune et une flore uniques. Certains mammifères ont su développer des moyens surprenants pour s’adapter aux conditions semi-arides: c’est le cas notamment des éléphants et des zèbres de Hartmann (appelés plus communément zèbres de montagne). Quant à la flore, elle est tout simplement fascinante: on peut citer l’arbre bouteille, l’arbre du berger, Salvadora Persica plus communément appelée « arbre brosse à dents » et surtout le Welwitschia unique en son genre… Embarquons ensemble pour un safari improvisé dans notre 4×4 et sillonnons Le Palmwag Conservancy, une vaste zone de 4500 km2 à la recherche des célèbres éléphants du désert et autres Welwitschias !

Panneau routier « Attention éléphant »

 

Un paysage sec et rocailleux, habitat des éléphants du désert

Depuis Sesfontein, la route puis la piste nous mène au Palmwag Conservancy, un secteur où les terres sont gérées par les communautés locales. La concession de Palmwag est une réserve naturelle située en bordure du Parc National de la Skeleton Coast. C’est dans ces paysages désertiques que vivent les éléphants du désert, zèbres des montagnes, oryx, koudous et les derniers rhinocéros noirs libres d’Afrique Australe. Un panneau routier « attention éléphant » nous indique que nous sommes sur la bonne voie ! Pourtant, au premier abord, l’endroit semble plutôt inhospitalier: le paysage est sec, rocailleux et poussiéreux. Ici, l’eau est rare tout comme la végétation. Pourtant les éléphants du désert sont ici chez eux paraît-il ? C’est peut-être dans un tel paysage de poussière qu’un éléphant nommé Horton a entendu jadis l’appel au secours provenant d’un grain de poussière flottant dans les airs…

« Je le savais, je le savais qu’il y avait une vie sur cette poussière (Horton)
Une poussière ? Mais quelle poussière ? (Ned McDodd, le maire de Zouville)
Bon, je ne sais pas très bien comment vous dire ça mais vous vivez sur une poussière
(Horton)
Oui, excellent je vous demande pardon Ô voix venue de la tuyauterie mais il se trouve que je vis à Zouville (Ned McDodd, le maire de Zouville)
Et bien alors Zouville est une poussière (Horton) »

Bon allez, zou(s), n’en déplaise au Dr. Seuss, nous ne nous attarderons pas sur ce minuscule grain de poussière. Revenons à nos pachydermes du désert et poursuivons notre route dans les paysages fabuleux du plateau d’Etendeka.

Les montagnes d’Etendeka

Les montagnes d’Etendeka dominent en effet le paysage. « Etendeka » est un mot héréro signifiant « montagne à sommet plat ». Ces affleurements impressionnants sont de couleur grise et ocre. Le terrain est rocailleux et les collines de granit étalent leurs blocs éclatés et érodés. L’érosion délite les blocs de granit en chaos parfois spectaculaires.

Une végétation adaptée au milieu semi-aride

La végétation s’est adaptée à ce milieu difficile tant à cause la chaleur intense du soleil que du manque d’eau. Le Sterculia quinqueloba plus communément appelé « arbre à talc » est reconnaissable à son tronc blanc (d’où le nom…). Il s’accroche dans la moindre anfractuosité des rochers. Le terrain est souvent recouvert de fines herbes dorées et parsemé de grandes boules buissonnantes: c’est Euphorbia Damarana, une plante endémique de la région. Elle marque parfois la seule teinte de vert dans le paysage ! Les fines tiges argentées de l’arbuste contiennent du latex laiteux et toxique qui dissuade la plupart des animaux sauf le rhinocéros, le koudou et l’oryx qui ont su s’adapter et mangent leurs tiges sans risque pour leur santé. Le poison extrêmement puissant d’Euphorbia Damarana est appliqué par les Bushmen à la pointe de leurs flèches pour chasser. Il est donc prudent de ne pas toucher ces plantes ! Et si vous comptiez vous servir des branches sèches d’Euphorbia Damarana pour allumer un feu de camp ce soir pour griller vos viandes, c’est à vos risques et périls. Il ne faut en aucun cas se servir de ce « bois mort » qui dégage une toxine en se consumant… Consommer des aliments cuits sur un tel feu peut donc s’avérer fatal !

« La plupart des hommes ont comme les plantes des propriétés cachées, que le hasard fait découvrir »
(Réflexions morales – La Rochefoucauld)

Dans ce milieu semi-désertique, les plantes peuvent tuer ou guérir. En bon Bushman, sachez reconnaître vos plantes pour éviter tout accident. Par exemple l’arbre bouteille, avec son tronc évasé et lisse, est facilement identifiable. Mais il fait lui aussi partie des végétaux toxiques…

Euphorbia Damarana

Nous quittons les plaines arides pour rejoindre un canyon bien camouflé. La végétation y est plus verte qu’ailleurs ce qui laisse penser que l’eau est présente là, quelque part. Et oui ! En nous enfonçant dans le canyon, nous découvrons une rivière peu profonde. Quelques oiseaux profitant de l’eau s’envolent sur notre passage comme ce Bulbul brunoir. Une intrigante plante borde le lit de la rivière. De taille et de forme très variable, elle possède des feuilles de couleur vert vif et semble pousser en s’emmêlant à d’autres arbres. Salvadora persica ou « arbre à moutarde » porte de nombreux noms communs tels que Arak ou « arbre brosse à dents ». Connue depuis des millénaires, ses brindilles de couleur cannelle sont utilisées pour se brosser les dents, d’où le nom « d’arbre brosse à dents. » La richesse de cette plante en principes actifs protecteurs et bienfaisants pour la zone buccale (entre autre des tanins, sels minéraux, vitamine C, souffre, phosphore, silicium, etc…) explique ses qualités extraordinaires pour les gencives et les dents. Un idée écolo si jamais vous songiez à changer de marque de dentifrice… C’est une plante importante pour les animaux du désert car ses feuilles ne tombent jamais et les petits fruits, de couleur rouge et au goût de moutarde, sont également consommés par les animaux. Quant à l’écorce et les racines, elles sont utilisées pour traiter des maladies telles que la diarrhée ou la fièvre.

Une rivière

 

Welwitschia mirabilis : une plante millénaire monstrueusement belle !

L’autre curiosité botanique du coin, c’est bien sûr le Welwitschia mirabilis (mirabilis signifiant merveilleuse). Nommé localement « Kharos » (signifiant « longue vie »), ce fossile vivant a une durée de vie estimée à 2000 ans. Son feuillage enchevêtré au ras du sol fait penser aux tentacules ondulantes d’une pieuvre échouée en plein désert. Cet arbuste est fascinant par son aspect mais aussi par sa physiologie. Il est composé d’un tronc très court avec une racine qui peut descendre à plusieurs mètres de profondeur. Il possède aussi un important réseau de racines latérales. Découverte en 1860 en Namibie par le médecin botaniste Friedrich Welwitch (1806-1872), Welwitschia mirabilis est constitué d’une unique paire de feuilles mesurant de deux à quatre mètres. La croissance de ces deux feuilles opposées est continue mais très lente ce qui fait que les extrémités sont souvent nécrosées, déchirées par le vent et par le frottement sur le sol. A partir de 1861, le célèbre botaniste J.D Hooker entreprend une étude détaillée de Welwitschia mirabilis, qu’il décrit en ces termes assez justes:

« Elle est sans aucun doute la plante la plus merveilleuse jamais rapportée dans notre pays et la plus laide aussi ! »
(1862 – extrait de la correspondance entre J.D. Hooker et T. H. Huxley)

Il est clair que ce Frankenstein végétal fascine les scientifiques. Au delà de ses particularités anatomiques, cette plante intrigue encore plus les botanistes par son mode de vie. En effet, elle est truffée de bizarreries biologiques et affiche toute une série de caractères à priori « anti-adaptés » à la vie en milieu désertique. Et pourtant, elle y survit depuis des millénaires ! On rencontre fréquemment des plantes âgées de 400 à 600 ans mais certains specimens auraient entre 1000 et 2000 ans d’après une datation par la méthode au carbone 14. Welwitschia mirabilis ne correspond à aucune des catégories de xérophites (plantes vivant en milieu aride) car elle casse tous les codes: ses larges feuilles permanentes dont la surface atteint en moyenne un mètre carré s’offrent aux brûlures du soleil ! De plus, les feuilles sont étalées sur le sol qui emmagasine la chaleur au lieu de se dresser pour éviter cet effet… Et pour couronner le tout, les feuilles ne possèdent pas d’organes de stockage de l’eau ni de revêtement pileux protecteur. Sachant qu’une plante de taille moyenne perd un bon litre d’eau par évaporation chaque jour, notre Welwitschia mirabilis apparaît comme un véritable fou furieux gaspillant l’eau dans un environnement extrême !

« Parce que les seuls gens qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbes qui veulent tout à la fois »
(Jean-Louis Lebris de Kérouac dit Jack Kerouac,  écrivain et poète américain)

Il a raison Jack, ce fou furieux végétal pique notre curiosité ? Comment diable fait cet arbuste pour survivre envers et contre tout ? Une petite partie de la réponse se trouve dans son système racinaire développé. Welwitschia intercepte l’eau qui s’infiltre, provenant de l’eau de condensation ou de l’eau de pluie qui s’écoule. Pour le reste du mystère, je dirais que « les apparences sont trompeuses » comme le dit le proverbe ! Sur ses feuilles, une épaisse cuticule recouvre l’épiderme avec un revêtement cireux: c’est ce qui donne cette teinte vert bleutée aux feuilles. Ce revêtement est une pellicule imperméable qui limite les pertes en eau au niveau de la surface de la feuille tout en réfléchissant la lumière, ce qui diminue l’échauffement des feuilles. Une autre innovation évolutive réside dans la consistance de la feuille qui est incroyablement coriace notamment grâce à la présence de fibres. Quant à la couche de cristaux d’oxalate de calcium imprégnant les cellules proches de la surface, elle joue un rôle majeur dans la réflexion de la lumière (les feuilles n’absorbent que 55% des radiations solaires) ce qui permet de limiter l’échauffement et les dégâts potentiels des rayonnements.

Welwitschias mirabilis

Mais l’originalité de Welwitschia mirabilis se retrouve aussi dans sa façon de se reproduire. C’est une plante dioïque c’est-à-dire qu’il y a des pieds mâles et des pieds femelles séparés. Les pieds mâles produisent des rameaux porteurs de cônes allongés (ou strobiles), saumon puis marron. Les plants femelles développent quant à eux des rameaux avec des cônes arrondis vert jaunâtres. La plante produit du nectar en abondance, ce qui favorise la fécondation par les insectes. Dès la première précipitation, les graines se développent en trois semaines mais il faut bien 25 années pour que la toute première fleur apparaisse… On pourrait presque dire qu’on ne connaît pas le sexe de l’enfant avant l’âge de… 25 ans !

Les éléphants du désert, ça trompe énormément !

Retour sur la plaine recouverte de fines herbes dorées avec en toile de fond les montagnes Etendeka. Nous scrutons inlassablement l’horizon toujours à la recherche de nos pachydermes du désert. Pour la faune de la région, survivre est un défi quotidien. Dans cette étendue caillouteuse, nous croisons une Outarde de Rüppell mâle, reconnaissable à sa tête et son cou gris-bleu. Cet oiseau est endémique du sud-ouest de l’Afrique. De part sa morphologie, l’Outarde de Rüppell est plus adaptée à la marche et à la course qu’au vol. Elle court quand elle est dérangée, mais vole volontiers lorsqu’elle est très pressée. Son chant ressemble paraît-il à celui d’une grenouille: « kraak-rak » ou « crook-rak-rak ». Pourtant, Crôa-yez-moi, je ne connais aucun conte de fée qui mentionne une outarde se transformant en prince charmant suite à un baiser…

Une Outarde de Rüppell mâle

Le 4×4 roule doucement pour ne pas effrayer les animaux potentiellement présents, mais aussi pour guetter et avoir la chance de repérer nos amis à trompe. Tout en remontant le lit d’une rivière totalement asséchée, nous ouvrons grands nos yeux… Là, on vient d’apercevoir une empreinte dans une étendue boueuse. Tout comme les personnages du roman de Lauren St John, Juliette et Ben, on a l’impression de mener une enquête en plein désert où les éléphants auraient mystérieusement disparu… Malheureusement pour nous, je ne possède pas le don de Juliette qui communique avec les animaux. En creusant un peu la flaque, un mince filet fait surface. L’eau n’est pas loin, les éléphants ne le sont sans doute pas non plus. Soudain, à plusieurs mètres de là, nous découvrons une famille entière d’éléphants. Mais est-ce bien réel ou n’est-ce qu’un mirage ? Il faut dire que depuis notre plus tendre enfance on nous répète:

« Un éléphant, ça trompe, ça trompe,
Un éléphant, ça trompe énormément »
(Chanson enfantine)

Contrairement à d’autres éléphants d’Afrique, les éléphants du désert vivent en très petite horde. Souvent ces pachydermes doivent parcourir de longues distances pour trouver de l’eau. Les éléphants du désert ne boivent pas plus de 100 litres par jour, une manière de préserver les réserves d’eau du désert. A défaut de connaître des points d’eau cachés, la plupart des éléphants s’hydratent avec la nourriture qu’ils ingèrent. La moindre petite feuille verte contient de l’eau et c’est toujours ça de pris. Ces éléphants prennent le plus grand soin de la source de leur nourriture bien plus que les pachydermes vivants dans d’autres environnements. Au lieu d’arracher les plantes avec leurs racines, ils en récoltent délicatement les jeunes pousses si bien que les arbustes peuvent continuer à se développer. Les éléphants du désert broutent environ 20 heures par jour et absorbent près de 200 kilos de végétaux. Pour se nourrir les animaux doivent donc se déplacer constamment: un éléphant du désert en bonne santé parcourt jusqu’à 10 000 kilomètres par an à la recherche de nourriture.

Eléphant du désert

Les zoologistes et les scientifiques se sont longtemps interrogés pour savoir si ces animaux vivant dans le désert devaient être classés comme une espèce d’éléphant différente ou une sous-espèce d’éléphant. L’ADN a parlé: bien que les éléphants du désert soient particulièrement bien adaptés à la vie dans les conditions arides du désert, ils sont identiques à leurs frères de la brousse africaine, à quelques détails près. Il s’agit d’éléphants africains qui se sont accoutumés aux conditions difficiles du désert. Par exemple, la large plante de ses pieds lui évite de s’enfoncer dans le sable. Adaptation au milieu oblige, les éléphants du désert sont aussi d’habiles grimpeurs. Ces pachydermes se reproduisent deux fois moins que leurs congénères vivants dans d’autres écosystèmes. Et pour mieux préparer leur progéniture aux conditions extrêmes, les femelles doublent la période d’allaitement. Une étude scientifique récente suggère aussi que ces éléphants transmettent leurs connaissances de survie et leurs compétences aux générations suivantes pour les aider à s’adapter aux conditions environnementales très difficiles.

Eléphant du désert avec sa large plante de pieds

Ils sont quatre à se nourrir à quelques mètres nous. Ils sont si près de nous et tellement à l’aise, que c’est presque troublant. Le temps semble suspendu: j’observe longuement un éléphant se nourrir à trois mètres de moi, Je peux scruter tous les détails de sa trompe qui est actionnée par des dizaines de muscles. Elle est à la fois le nez et la main qui caresse ou qui frappe comme une arme. Les narines se trouvent à son extrémité et l’éléphant peut dresser la trompe pour humer d’air… une sorte de radar. Le repas se termine et le signal est donné par le patriarche. Les éléphants repartent comme ils sont apparus, d’un pas nonchalant et chaloupé dans un nuage de poussière. Nous restons quelques instants immobiles comme hypnotisés par ce que nous venons de vivre…

« I’m a poor lonesome elephant
I’ve a long long way from home
And this poor lonesome elephant
Has got a long long way to home
Over mountains and over prairies »

 

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