Si une personne fraîchement débarquée en Europe demandait à voir les plus beaux sites des Alpes, à coup sûr, les Dolomites (en italien, Dolomiti) figureraient dans le trio de tête. Au nord de l’Italie, cet imposant massif est la promesse de découvrir un extraordinaire terrain d’aventure. Les noms sont bien connus des amateurs de sports d’hiver et des alpinistes: Val Badia (Gadertal), Gherdëina (Val Gardena / Grödental) et Anpezo/Ampezzo sont les plus célèbres… mais aussi des fanas (ou fadas ?) du cyclisme qui suivent le « Giro d’Italia »: Passo Gardena, Passo Pordoi ou encore Passo Sella. Si vous aimez randonner au milieu de pics, murailles, tours, cirques et vastes plateaux, au-dessus d’un paysage de pâturages, de forêts et de vallées profondes… alors vous serez comblé: il y en a pour tous les goûts, tant les opportunités sont nombreuses ! Le célèbre architecte Charles-Édouard Jeanneret-Gris, plus connu sous son pseudonyme de « Le Corbusier », ne décrivait-il pas cette chaîne montagneuse comme « la plus belle œuvre architecturale au monde » ?

Le Sassolungo

Dans la partie nord-orientale du Trentin-Haut, une route pittoresque serpente à travers le Val di Fassa, entourée de massifs majestueux parmi les plus importants des Dolomites: la Marmolada, le groupe du Sella, le Sassolungo et le groupe du Catinaccio. Le val est traversé par le cours d’eau Avisio (en ladin: La Veisc), affluent du fleuve Adige, au bord duquel on peut se promener ou simplement se prélasser tout en écoutant « La voce del torrente: L’acqua bisbiglia / sussurra sommessa / struscia le rive frusciando lieve / mormora e chiacchiera / borbotta piano / trattiene il fiato, poi corre ridendo… ». Dans cette magnifique vallée sont disséminées sept communes dont le village de Canazei, situé à 1465 mètres d’altitude, la Capitale du Val di Fassa. Véritable station de vacances d’été et surtout d’hiver (car située à une position stratégique pour atteindre les plus importantes stations de ski des Dolomites), le village est relaxant: des bois, des pâturages alpins où atterrissent les parapentistes, de magnifiques chalets aux balcons fleuris, une église au toit en bardeaux et au clocher à bulbe qui surplombe les toits, et bien sûr les plus belles cimes des Dolomites. En été, la randonnée, le vélo, le parapente, l’escalade et les via ferrata font partis des sports les plus populaires du coin. Le Val di Fassa possède un autre atout de charme: c’est la seule vallée du Trentin (avec les vallées de Gardena et Badia dans le Haut-Adige et la vallée de Livinallongo en Vénétie) où l’on parle encore le ladin (le ladin dolomitique plus précisément). Mais quelle est donc cette langue obscure vous demandez-vous ? Le ladin (ou ladino en italien) est une langue du groupe rhéto-roman, dont les proches cousines pourraient être le romanche ou le frioulan… Au cours de son histoire, elle a été supplantée par l’allemand et par l’italien qui sont devenus largement majoritaires dans la région. Mais des villages d’irréductibles (non gaulois) résistent encore est toujours à l’envahisseur linguistique germano-italien et font fièrement flotter sur leur territoire leur drapeau bleu (comme le ciel), blanc (comme la neige) et vert (comme les prairies) ! Ne vous étonnez donc pas si vous voyez que le refuge où vous vous dirigez s’appelle indifféremment « Rifugio », « Hütte » ou « Ütia »… Appartenant à une minorité linguistique, le ladin est reconnu par l’Union européenne ce qui lui garantit une légitimité notamment dans les écoles, les administrations, la justice et les médias. Le journal « Dolominten » publie, par exemple, quelques pages hebdomadaires en ladin tandis que la radio RAI (Radio televisione Italiana) diffuse 4h30 d’émissions en ladin par semaine. Enfin, les us et coutumes se rapportant à cette culture, ont encore beaucoup d’importance: on préserve jalousement les pratiques ancestrales liées au carnaval ainsi que l’artisanat de la sculpture sur bois… des œuvres au poil (ou parfois devrais-je dire à poil !)

Canazei et ses magnifiques chalets aux balcons fleuris

Mais revenons à notre paradis pour les amateurs de randonnées. Inscrit au patrimoine mondial par l’UNESCO en juin 2009, le massif des Dolomites est jalonné de nombreux chemins balisés, adaptés à toutes sortes de randonneurs et à tous les niveaux. A l’origine de ce formidable réseau pédestre, il y a bien sûr les sentiers de muletiers empruntés par les contrebandiers et les colporteurs mais aussi les voies tracées (y compris les itinéraires de Via Ferrata) par les militaires de la Grande Guerre (1914-1918)… Il est difficile de rester indifférent devant les vestiges d’anciens postes d’observation et de tir implantés audacieusement dans la verticalité de ces murailles naturelles: Géantes ces murailles bâties de pierres et de sang / Plus hautes que les batailles, défiant le poids des ans (Les Murailles, Jean-Jacques Goldman). Depuis le col Rodella (2485 mètres), nous admirons le magnifique panorama sur le Sassolungo (3181 mètres) ou « Caillou long ». Cette montagne emblématique, en forme de pyramide rocheuse est complétée sur ses flancs par une dizaine de pics culminant entre 2787 mètres à 3181 mètres d’altitude. Le sentier longe ces sommets aiguisés qui dessinent un horizon en dents de scie sur laquelle la lumière vient se réfléchir avec une éblouissante intensité. Ces pics dénudés aux parois escarpées se dressent comme des soldats de pierre défiant le ciel. Curieux comme vous êtes, vous vous demandez pourquoi les Dolomites, à la différence du reste de la chaîne alpine, réfléchissent si puissamment la lumière du soleil ? Il est vrai que plus qu’une chaîne montagneuse, ce massif est une véritable richesse (en fossiles du Mésozoïque) et une curiosité géologique… Autrefois appelées « Monti Pallidi » (les « Monts Pâles), le nom actuel (Les Dolomites) vient de la « dolomie », une roche calcaire d’origine marine qui a été nommée en hommage à Déodat Gratet de Dolomieu, un géologue français du 18ème siècle qui fut le premier à l’étudier. Il y a environ 250 millions d’années, les Dolomites n’étaient qu’un amas de coquillages, corail et algues engloutis au fond de la Thétys (un paléo-océan). Avec le mouvement des plaques tectoniques, les montagnes ont émergé puis le temps et l’érosion ont fait leur long travail de sculpture pour forger leur esthétique affûtée, reconnaissable entre toutes. La dolomie confère aux montagnes une couleur particulière: le blanc (d’où leur ancien nom de « Monts pâles »). Cependant, à l’aube ou au crépuscule ne manquez sous aucun prétexte « l’enrosadira » (rougeoiment). Du blanc au rose, ces falaises calcaires se parent de teintes rougeâtres ce qui leur confère un visage irréel.

Marmotte

Les étés sont doux mais pluvieux et du coup, les nombreux alpages sont verdoyants… Le massif des Dolomites possède notamment le plus grand pâturage d’altitude d’Europe (57 km2) à une altitude moyenne de 1850 mètres: l’Alpe de Siusi. L’eau et l’herbe en abondance en font un paradis pour les troupeaux de chevaux, de Grises des Alpes ou de vaches des Highlands aux poils et aux cornes impressionnantes. L’élevage fournit le beurre et le fromage utilisés (abondamment) en cuisine: ne manquez pas le fromage « pestolato », parfumé au poivre et à la grappa… Ces verts pâturages regorgent de tapis fleuris. Prenez le temps d’admirer les élégantes edelweiss, l’ancolie des Dolomites, la nigritelle noire (petite orchidée qui dégage un parfum de vanille), l’œillet des Alpes, l’achillée des Alpes, la gentiane des Dolomites etc. Tout à coup, un mouvement furtif. Je me retourne d’instinct, mais plus rien. Je scrute plus attentivement les alentours… Là-bas, une marmotte est juchée sur un rocher (serait-ce notre Groundhog Day ?) ! Avec sa fourrure brune claire poivrée de noir, elle se fond dans les rochers, passant presque inaperçue. Pour les amoureux de la Montagne, il suffit d’une seule journée passée dans ce massif alpin pour tomber sous son charme mystérieux. Est-ce dû au contraste des couleurs entre le vert émeraude des forêts et le rose de la roche ? Ou est-ce dû au contraste du relief entre les vertes prairies, en pente douce, parsemées de fleurs et les éperons rocheux aux parois abruptes qui émergent des brumes ? Ce n’est pas tant la hauteur des Dolomites qui est impressionnante mais bien leur esthétique affûtée, aisément reconnaissable. Comme le dit si justement Reinhold Messner, aussi surnommé « le «roi des huit mille », qui a déjà conquis les plus hautes montagnes de la planète : « Ce ne sont pas les plus élevées, mais ce sont certainement les plus belles montagnes du monde ». Alors comme cet autochtone, cessons de ruminer nos problèmes et prenons le temps d’admirer les murailles du Pale di S. Martino qui dominent le paysage, de ressentir la fraîcheur d’un cours d’eau qui dévale la paroi rocheuse, de s’extasier devant le reflet du paysage à la surface du Lèch di Cavia, ou tout simplement de savourer le plaisir de la découverte du Lèch de Gereburt au détour d’un sentier. Un seul mot « Slow down » pour savourez la pureté et le silence de ce lieu enchanteur !

Pale di S. Martino

À 2239 mètres d’altitude, le passo de Pordoi, le plus haut col de la route des Dolomites, relie le Val di Fassa et la vallée du Cordevole. Il est situé à la jonction des massifs du Sella (au nord) et de la Marmolada (au sud). D’immenses étendues verdoyantes s’étirent jusqu’aux impressionnants blocs de rochers aux parois verticales et aux sommets tronqués. L’ascension vers le Sass Pordoi (de 2239 mètres à 2952 mètres) au milieu ces tours solennelles ou de ces ruines crénelées est ardue mais splendide. Ici la montagne règne, souveraine, avec ses parois démesurées de calcaire et ses tapis de pierre sans fin. Le chemin de randonnée débouche un peu au-dessous du téléphérique et le désert minéral que nous découvrons est à la fois mystérieux et envoutant. La vue embrasse le Groupo del Sella, mais aussi le Sassolungo et la Marmolada. Culminant à 3 343 mètres d’altitude et aussi appelé « Reine des Dolomites », la Marmolada doit sa dénomination soit au latin « marmor » (qui signifie marbre) ou à une racine indo-européenne « marmar » (qui signifie briller), les deux faisant référence à son glacier. Ce relief de parois vertigineuses, de plateau et de paysages lunaires a fortement inspiré Dino Buzzati pour qui la montagne était « le symbole parfait de la quiétude suprême ». Il avait pour habitude de se rendre dans les Dolomites, en compagnie de son guide Gabriele Franceschini, tous les mois de septembre, lorsque la masse des touristes avait déserté l’endroit. C’est avec le souvenir de ces lieux en tête qu’il a dressé le décor de ses romans ou de ces nouvelles. Ainsi, pour qui sait lire entre les lignes, les Dolomites finissent toujours par apparaître. Pour le guide alpin qui l’accompagnait dans ses randonnées en montagne, Dino Buzzati se serait inspiré des paysages des Dolomites pour décrire le vaste désert qui s’étendait sous les pieds du lieutenant Drogo dans « Le Désert des Tartares » (Il Deserto dei Tartari-1945): « Et alors il lui parut voir les murs jaunâtres de la cour se dresser très haut vers le ciel de cristal, et au-dessus d’eux, au-delà d’eux, plus encore, des tours solitaires, des murailles obliques couronnées de neige, des glacis et des fortins aériens qu’il n’avait jamais remarqués auparavant. Une lueur claire venue de l’Occident les éclairait encore, et de la sorte, ils resplendissaient mystérieusement d’une vie impénétrable ».

Aenean adipiscing ut venenatis lectus porta. efficitur. at