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Au Sultanat d’Oman, trois nuances de couleur teintent le paysage: l’ocre, le vert des luxuriantes palmeraies et le blanc des maisons de villages accrochés aux parois des montagnes. L’ocre est la couleur dominante qui s’étend des montagnes au désert en passant par les canyons. Pour les géologues, ces terres ocres recèlent bien des trésors. Comment résister à l’attrait de ces roches venues du fond de l’océan, qui se sont échouées il y a 90 millions d’années à des centaines de kilomètres à l’intérieur des terres ? Dans ce musée à ciel ouvert, il parait que l’on trouve les plus belles ophiolites du monde ! Ces géologues ont certainement raison mais pour nous simples visiteurs, nous nous contenterons d’admirer ce paysage minéral de pliages et de failles. Lieu incontournable des Monts Hajar, le Djebel Shams (جَبَل شَمْس‎), « la montagne du soleil », domine le Sultanat d’Oman du haut de ses 3009 mètres d’altitude. A proximité, les gorges du Wadi Ghul / Wadi Nakhr, surnommé « le Grand Canyon d’Arabie » vous offrira un panorama à couper le souffle. Et lorsque vous en aurez assez d’arpenter le fond des océans à plus de 2000 mètres d’altitude, qui plus est sans Nautilus, vous pourrez sans regret vous délecter de dattes à l’abri du soleil dans la luxuriante palmeraie du village de Misfat Al Abryeen.

 

Le Wadi Ghul et le Wadi Nakhu: le Grand Canyon d’Arabie

La route qui mène au Djebel Shams (ou Jabal Shams), le plus haut sommet du Sultanat d’Oman, oscille entre route bitumée et piste caillouteuse. Elle serpente et s’élève au milieu de reliefs impressionnants. Dans ce paysage incontestablement minéral, des falaises aux dégradés de verts et d’ocre défilent sous nos yeux et nous accompagnent tout au long de notre trajet. Sur ce gigantesque lambeau de croûte océanique, dont les couleurs oscillent du gris crayeux au vert ou du grès orange au rouge, on croise parfois des roches grises veinées de blanc qui semblent s’écouler paisiblement comme une rivière.

La route qui mène au Djebel Shams serpente au milieu d’un relief minéral impressionnant qui oscille de l’ocre au rouge.

C’est à l’arrivée sur le plateau situé à 2000 mètres d’altitude, que l’on découvre le célèbre grand canyon d’Arabie: l’étroit et escarpé Wadi Ghul rejoint le spectaculaire Wadi Nakhr, juste en dessous du sommet du Jebel Shams. Ce populaire « grand canyon d’Oman »n’a rien à envier à son cousin nord-américain. Un promontoire surplombe à pic cette profonde entaille que Mère Nature a creusé dans le roc. La profondeur est vertigineuse, les parois sont abruptes et s’élèvent à plus de 1000 mètres de hauteur. Jetez un œil au fond du canyon et vous apercevrez quelques habitations en contrebas: c’est le hameau de tisserands d’Al Nakhar. Au plus profond, le canyon offre une occasion unique de voir le sommet du Jurassique et toute la séquence de roches du Crétacé: un véritable voyage dans les temps géologiques !

Depuis un plateau situé à 2000 mètres d’altitude, on découvre le grand canyon d’Arabie, une profonde entaille creusée dans le roc.

Le nom Ghūl (goule en français) est fréquemment employé pour effrayer les enfants désobéissants mais fait aussi frémir les plus grands, car aujourd’hui ce nom évoque des « méchants » charismatiques à l’instar de Ra’s al Ghūl, ennemi du super héros Batman, ou encore des Nazgûl du Seigneur des Anneaux. Je vous vois déjà lever les yeux au ciel devant mes références cinématographiques… Vous avez raison: scrutez le ciel et vous apercevrez peut-être l’étoile Algol (littéralement « l’étoile démon »), située dans la constellation de Persée. Son nom est aussi dérivé de l’arabe « Al ghūl ». La raison pour laquelle le village et le canyon portent ce nom n’est pas claire. Cela pourrait avoir un rapport les djinns de Bahla, cette ville réputée peuplée de sorciers et de jeteurs de sorts qui pratiquent la magie noire. En effet, dans le folklore arabe ancien, le ghūl appartient à une classe diabolique de djinns (esprits). Il serait la progéniture de Iblīs, le prince des ténèbres de l’Islam. On retrouve d’ailleurs les goules dans les Contes des mille et une nuits. Promis, si on croise une jeune femme séduisante dans le canyon essayant de distraire les voyageurs, on aspirera une goulée d’air frais et on passera notre chemin !

Le « Balcony Walk » est un sentier spectaculaire du grand canyon d’Arabie qui court à flanc de falaise. On y passe de corniche en balcon.

 

Le « Balcony Walk »: découvrir le Grand Canyon d’Oman à flanc de falaise

Revenons à notre grand canyon d’Oman. Depuis le plateau, la route principale se poursuit puis une piste secondaire caillouteuse permet de rejoindre une poignée de petites maisons accrochées au bord du canyon: c’est le village d’Al Khitaym (qui s’écrit également Khatayam). En descendant de votre voiture, vous serez probablement accueillis par des femmes et des enfants, qui vous proposeront des petits bracelets ou porte-clés, tissés à partir de la toison des chèvres à poils longs qui parcourent les montagnes environnantes.

Dans le village d’Al Khitaym, cette chèvre à poils longs marrons ressemble à un vieux sage avec sa barbiche blanche.

Le village d’Al Khitaym est le point de départ du spectaculaire « Balcony Walk », un sentier qui court à flanc de falaise. Marcher et randonner à travers la magnifique nature montagneuse du Sultanat d’Oman reste la plus belle façon d’admirer la diversité de paysages. L’itinéraire est bien balisé avec ses marques rouge/blanche/jaune qui indiquent régulièrement le chemin. On passe de corniche en balcon, fasciné par ce vide immense, mais en prenant le temps d’admirer cette vue à couper le souffle.

« La vie ce n’est pas seulement respirer c’est aussi avoir le souffle coupé ».
(Alfred Hitchcock)

On profite de la quiétude profonde et pétrifiée du canyon. Nul vent, nul bruit d’eau qui coule, nul bruit d’aucune sorte, seul le vol silencieux d’un percnoptère d’Égypte. Ce rapace est très élégant en vol, tout blanc sauf les extrémités des ailes qui sont noires. C’est lorsqu’on découvre sa tête dégarnie et ridée d’un jaune éclatant et son bec long et acéré que l’on réalise que c’est un vautour.

Le percnoptère d'Égypte est un rapace élégant en vol, tout blanc sauf les extrémités des ailes qui sont noires.

Le bêlement d’une chèvre au loin rappelle soudain que l’on n’est pas le seul visiteur de ce canyon. Avec leur fourrure épaisse et leurs cornes, ces chèvres en apparence trapues sont pourtant capables de prouesses digne d’un équilibriste. Ces chèvres alpinistes intrépides n’ont pas peur du vide et leur agilité leur permet de faire des bonds impressionnants entre les rochers, atterrissant ainsi sur leurs deux pattes avant.

« Ah ! qu’elle était jolie la petite chèvre de M. Seguin ! Qu’elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ! »
(Alphonse Daudet – La chèvre de M. Seguin)

Même les jeunes caprins défient la gravité en crapahutant en montagne mais aussi en escaladant les arbres pour trouver des fruits. Les chèvres vivent généralement en troupeaux conduits par les femelles. Seuls les vieux boucs sont solitaires et jouent le rôle de sentinelles aux alentours des troupeaux. Si le bouc n’est pas là pour veiller sur le troupeau, le berger lui n’est jamais bien loin.

Près du village d’Al Khitaym, ce berger porte la traditionnelle Dishdasha. Il a la peau burinée par le soleil, file la laine de chèvre avec son fuseau en bois.

 

Misfat Al Abreyeen: un vieux village à flanc de coteaux

Situé à 1000 mètres d’altitude, le vieux village de Misfat Al Abreyeen est solidement ancré dans la roche. Les maisons en pierre et pisé dont certaines ont plus de 400 ans, dominent des jardins suspendus. Les maisons ont souvent 2 étages avec des poutres de palmier et des murs en terre mélangée avec de la paille. La préservation de ce patrimoine historique n’est pas évidente. Le savoir-faire s’est peu à peu perdu et le sultanat a fait appel à des artisans étrangers (notamment marocains) pour rénover ces maisons emblématiques. Le vieux village est composé de d’allées étroites et d’escaliers escarpés où l’on croise parfois un âne chargé de marchandises, quelques rares enfants qui courent ou un autochtone qui revient de son minuscule lopin de terre avec sa récolte sans se presser.

Situé à 1000 mètres d’altitude, le vieux village de Misfat Al Abreyeen est solidement ancré dans la roche.

En bas du village, les cultures en étages occupent le terrain: des palmiers dattiers, des papayers, des bananiers et des grenadiers. Le grenadier (Punica granatum) est cultivé depuis la plus haute antiquité pour ses fruits comestibles, les grenades, dont la cueillette commence en septembre et dure 45 jours. L’arbre a une durée de vie de 50 ans: après il donne moins de fruits et il faut donc le remplacer. Très ornemental avec son écorce argentée, sa floraison est spectaculaire: les fleurs sont de longs tubes épais d’un superbe rouge-orangé très vif. Après cette éclatante floraison rouge vif, les fleurs laisseront la place au fruit, aussi gros qu’une petite pomme. Les grenades sont remplies de graines entourées d’une pulpe fraîche, transparente et sucrée. Saviez-vous que cette pulpe est à l’origine de la fabrication du sirop de grenadine… malheureusement aujourd’hui remplacée par un mélange de différents fruits rouges, de colorants et d’arômes de synthèse.

La fleur de grenadier ressemble à un long tube épais d’un superbe rouge-orangé très vif. Les feuilles sont d’un beau vert cireux.

 

Les systèmes d’irrigation « Aflaj » du Sultanat d’Oman

Une feuille de grenadier glisse sur l’eau du falaj, cet ingénieux et très ancien système d’irrigation (dès 2 500 av. J.C). Emportée par le courant de ce canal d’irrigation typique du Sultanat d’Oman, la feuille file entre les parcelles puis dégringole parmi les cultures en terrasses et disparait, happée par la gravité. Les vergers s’étagent jusqu’au fond du canyon, quelques centaines de mètres plus bas: tout semble pousser sans effort dans ce jardin d’Eden ! C’est un véritable plaisir d’enfant que de déambuler parmi les parcelles. La rigole serpente entre les vergers, passe sous la roche, enjambe une petite gorge. On marche tel un funambule sur le rebord des rigoles en jouant de temps à autre à saute-ruisseau. Notre jeu semble laisser perplexe ce bruant striolé reconnaissable à son bec bicolore jaune et noir. L’eau des sources souterraines ou des wadis est acheminée par des conduites et canaux de plusieurs kilomètres de long pour alimenter les terrains cultivés et de nombreuses tours de guet ont été construites pour défendre ces systèmes d’irrigation. Ces tours de guet, toujours debout, témoignent de la grande importance des aflaj pour les communautés humaines.

Les systèmes d’irrigation nommés aflaj (pluriel de falaj) circulent entre les vergers dans la palmeraie de Misfat Al Abreyeen.

Sur le chemin du retour, notre chemin croise celui d’un vieillard au sourire bienveillant, barbe blanche et turban enroulé autour de la tête. Serait-ce le « wakīl », le responsable de l’eau du village ? En effet, les bénéficiaires des aflāj partagent l’eau, qui s’écoule en permanence des canaux, sur une base temporelle. On irrigue une parcelle pendant 30 minutes puis on passe à la suivante. Autrefois, ces précieuses ½ heure étaient calculées grâce à un cadran solaire le jour, et par observation astronomique la nuit. Une part d’eau pour ½ heure (ou « athar ») s’achète et chaque personne en en possède un nombre variable. Le « wakīl » veille au partage équitable et efficace de l’eau et il a pour tâche d’entretenir les canaux et de régler les disputes liées au partage de l’eau si besoin.

« Eau, tu n’as ni goût, ni couleur, ni arôme, on ne peut pas te définir, on te goûte, sans te connaître. Tu n’es pas nécessaire à la vie : tu es la vie ».
(Antoine de Saint-Exupéry – Terre des hommes)

Immobiles, nous observons toujours le vieil homme avec curiosité… Il soulève des pierres et des vieux linges ce qui permet l’irrigation de la parcelle. On entend alors le bruit joyeux de l’eau qui cascade et file de terrasse en terrasse. Le charme des oasis omanaises opère encore même si aujourd’hui le minutage s’est automatisé et le ciment a remplacé le pisé des aflāj.

 

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